Carnet de Séances : Pourquoi l’ego veut y retourner même quand on sait

« Ce que tu vas lire est tiré d’une séance réelle. Les prénoms et détails identifiants ont été modifiés. La dynamique, elle, est authentique. »
« Je sais pas pourquoi j’ai fait ça. »
Nadia dit ça en regardant légèrement en bas, l’air de quelqu’un qui se juge avant même que j’aie dit quoi que ce soit.
Sur l’écran, je vois le malaise. Pas de la honte explosive. Quelque chose de plus discret et de plus dur : la gêne de s’être surprise à faire quelque chose qu’elle ne comprenait pas.
Moi je sais.
Et on va regarder ça ensemble.
L’ego a ses raisons que la raison ne connaît pas
Nadia revient de Barcelone. Nouvelle année. Nouveau départ.
Et d’un coup, tout revient en boucle.
Pas parce qu’elle l’aime encore, ou en tout cas pas seulement. Mais parce que l’ego a un problème non résolu et il cherche une sortie.
Il a essayé de l’appeler le 22 décembre. Le profil du cousin qui la suit sur TikTok. Et cette semaine : les sites de rencontre pour voir s’il y était.
C’est pas de l’amour. C’est de la surveillance.
Et la surveillance, c’est une façon de rester dans le circuit sans avoir l’air d’y être.
Elle sait qu’il a menti. Elle sait qu’il n’a pas respecté son corps. Elle sait ce qu’il est.
Et pourtant elle cherche encore sa trace.
C’est exactement ce que décrit la dépendance affective : la lucidité et le comportement compulsif peuvent coexister sans se contredire. L’un sait. L’autre cherche quand même.
Ce que l’ego cherche vraiment
Je lui pose la question directement : pourquoi ton ego veut y retourner ?
Elle réfléchit. Le regard qui revient vers la caméra.
« Parce que je le connais. C’est rassurant. C’est familier. »
Voilà.
Pas parce qu’il est bien. Pas parce que la relation était saine.
Parce qu’il est connu.
L’ego déteste l’inconnu. Il préfère une situation douloureuse mais familière à une situation inconnue mais potentiellement meilleure. C’est pas de la stupidité, c’est de la survie. Le cerveau optimise pour la prévisibilité, pas pour le bonheur.
Et quelqu’un de nouveau, quelqu’un de sain, quelqu’un qui demande du temps et de la connaissance mutuelle, c’est de l’inconnu pur.
Trop risqué pour l’ego. Trop incertain. Trop vide de repères.
Alors il préfère tourner vers ce qu’il connaît. Même si ce qu’il connaît lui a fait du mal.
Le fantasme du « et s’il avait changé »
Il y a autre chose que Nadia nomme. Et elle le dit avec une voix un peu différente, plus hésitante.
« L’ego croit qu’il a peut-être changé. Que je pourrais avoir une relation saine avec lui. »
C’est le fantasme le plus tenace dans ce type de dynamique.
Pas lui tel qu’il était. Lui tel qu’il pourrait être. Une version améliorée, corrigée, consciente de ses erreurs.
Quelqu’un qui aurait fait le travail et qui reviendrait enfin capable de donner ce qu’il n’a jamais donné.
Le hic c’est que ce personnage-là, il n’existe pas. C’est une construction mentale. Un composite entre qui il était dans ses meilleurs moments et qui tu aurais voulu qu’il soit.
Et tant que ce personnage imaginaire existe dans ta tête, la personne réelle, celle qui a menti, qui n’a pas respecté ton corps, qui refait sa vie sans regarder en arrière, reste floue. Moins réelle. Plus facile à idéaliser.
C’est ce qu’on appelle la dissonance cognitive : on sait une chose et on croit l’inverse en même temps. Les deux coexistent. Et l’imaginaire gagne souvent parce qu’il est plus confortable que le réel.
Je vois quelque chose changer dans le visage de Nadia sur l’écran quand je dis ça. Pas de la résistance. Quelque chose de plus doux. Comme si elle venait de nommer un personnage qu’elle connaissait depuis longtemps mais à qui elle n’avait jamais mis de nom.
Sentir qu’on n’arrivera jamais à rencontrer quelqu’un d’autre
Nadia dit quelque chose que j’entends souvent à ce stade.
« J’ai l’impression que je n’arrive pas à rencontrer des gens dans la vie réelle. Je crois que je n’arriverai jamais à retrouver quelqu’un. »
Je la laisse dire ça sans l’interrompre.
Puis je lui dis : ce n’est pas un constat objectif. C’est le système nerveux épuisé qui parle.
Quand on sort d’une relation toxique longue, on a souvent passé des mois ou des années à investir toute son énergie dans quelqu’un qui la drainait. Le réservoir est vide. La capacité à imaginer autre chose est au plus bas.
Et dans cet état-là, l’avenir paraît fermé. Pas parce qu’il l’est. Parce qu’on n’a plus les ressources pour le voir ouvert.
Ce n’est pas une vérité sur ta vie. C’est un symptôme d’épuisement. Et ça se traite.
Surveiller, c’est pas tourner la page. C’est la retourner dans l’autre sens.
En fin de séance, on revient sur les sites de rencontre.
Je lui demande : qu’est-ce que t’aurais fait si tu l’avais trouvé là-bas ?
Elle reste silencieuse un moment. Le regard qui fixe un point en dehors de la caméra.
« Je sais pas. »
Exactement.
La surveillance donne l’illusion d’une action. D’un contrôle. Mais elle ne mène nulle part parce qu’il n’y a pas de réponse satisfaisante au bout.
S’il est là : ça fait mal. S’il n’est pas là : ça rassure deux minutes et ça revient.
Le circuit ne se ferme pas par la surveillance. Il se ferme par le désintérêt. Et le désintérêt, ça se travaille, ça n’arrive pas tout seul.
Nadia acquiesce lentement. Pas avec enthousiasme. Avec la résignation de quelqu’un qui comprend quelque chose qu’elle aurait préféré ne pas comprendre.
C’est souvent comme ça que ça commence vraiment.
Si tu as l’impression de lire ta propre histoire, ne reste pas seule avec ce silence. On peut en parler de vive voix et faire le point sur ton parcours lors d’un appel gratuit de 20 min ici.



