« Énergie féminine » : vérité sacrée ou excuse New Age pour ne pas agir ?
Dernière mise à jour : 11 mai 2026
Depuis quelques années, le discours autour de l' »énergie féminine » et de l' »énergie masculine » est devenu omniprésent dans les sphères du développement personnel, du coaching de couple et de la spiritualité New Age.
On y apprend que la femme, « par essence », est réceptive, fluide, intuitive, et que l’homme, lui, serait actif, structurant, porteur, visionnaire. Derrière cette poésie apparente se cache une structure bien plus rigide qu’il n’y paraît : un repackaging spiritualo-glamour de vieux rôles genrés, parfois inconscients, souvent stratégiques.
Un conte moderne pour justifier l’inaction et la projection
Dire « je suis d’énergie féminine donc je reçois » revient très souvent à dire : « Ce n’est pas à moi de faire le premier pas, d’oser, de bâtir, de me responsabiliser, c’est à lui. »
Ce discours est présenté comme un retour à une vérité sacrée, une loi universelle de l’énergie. Mais en réalité, c’est très souvent un habillage spirituel d’une peur : peur de l’exposition, peur de l’échec, peur du rejet. On spiritualise la passivité pour ne pas avoir à affronter ce qu’elle recouvre : une blessure d’estime, un manque d’affirmation, une peur du mouvement.
Et pour que cela fonctionne, il faut projeter sur l’homme le rôle inverse : celui qui agit, prend en charge, rassure, finance, décide. C’est plus de l’égalité. C’est du script social, rhabillé de métaphysique.
Des dérives qui vont du doux au grotesque
Certaines femmes disent par exemple : « Je laisse l’homme me choisir, je suis d’énergie féminine, je reçois. » Ou encore : « C’est normal qu’il paie tout, c’est le principe du masculin qui soutient. »
Cela semble spirituel, mais c’est souvent un stratagème très ancien pour ne pas se positionner. Derrière le vernis « sacré », on retrouve des scripts de dating des années 50 : l’homme agit donc il veut, la femme attend donc elle est désirée.
En surface on parle d’équilibre des polarités. En profondeur c’est une stratégie inconsciente de protection égocentrique : on garde le pouvoir décisionnel sans prendre le risque de l’échec.
Plus grave encore, ces croyances peuvent être enseignées comme des « vérités universelles » dans des accompagnements spirituels, créant des femmes dépendantes, infantilisées, déresponsabilisées.
Ce que dit la science : aucune prédisposition biologique
Les recherches scientifiques démentent l’idée selon laquelle les femmes seraient naturellement passives, et les hommes prédisposés à agir, diriger ou porter.
Une étude publiée dans Early Childhood Research Quarterly (2022) a examiné le leadership, la prise d’initiative et la confiance en soi chez les enfants de 5 ans. Conclusion : aucune différence significative entre les filles et les garçons en termes de leadership, de prise de risque ou de volonté d’agir. Les chercheurs montrent que c’est la socialisation genrée ultérieure (famille, école, médias) qui déforme peu à peu ces comportements, et non une « nature » biologique.
D’autres recherches sur les compétences cognitives et l’ambition montrent la même chose : les écarts de genre n’apparaissent qu’après plusieurs années d’éducation stéréotypée.
Les « énergies » : une construction, pas une essence
Ce qu’on appelle « énergie masculine » et « énergie féminine » n’a aucun fondement scientifique ou psychologique reconnu. C’est une construction symbolique, parfois utile pour comprendre certaines dynamiques internes, mais certainement pas un modèle de fonctionnement universel.
La vérité, c’est que chacun contient en lui la capacité d’agir et de recevoir, de porter et d’accueillir, d’initier et de suivre. Le véritable travail spirituel c’est d’apprendre à jouer avec ces polarités, sans se réfugier derrière l’une pour éviter de guérir l’autre.
Quand la blessure devient un rôle
Beaucoup de femmes blessées dans leur féminin se réfugient dans un archétype surjoué de la douceur, de la réceptivité et de la beauté inspirante. C’est plus acceptable que de dire : « J’ai peur de ne pas être choisie. » « J’ai peur d’échouer si je prends l’initiative. »
Alors on se drape dans la sémantique de l’énergie féminine, et on attend. On attire, dit-on. On ne court pas. Mais très souvent, on attend en silence que quelqu’un vienne nous sauver de notre inaction.
Le masculin n’est pas un Uber énergétique
Dans beaucoup de discours New Age, le masculin devient celui qui prend en charge, qui paie, qui contient, qui agit. Ce n’est plus un partenaire : c’est une structure externe censée rassurer l’interne.
Et quand la femme ne veut pas se confronter à sa propre peur de l’action, elle projette cette responsabilité sur le masculin « par essence ». C’est là où le discours spirituel dérape : il devient une justification vibrante d’un évitement profond.
Une vraie souveraineté ne choisit pas entre recevoir ou agir
Ce que ces discours contournent c’est le vrai travail : celui de l’équilibre. Une femme libre, connectée à elle-même, n’a pas besoin de choisir entre être réceptive ou active. Elle peut être douce et puissante, présente et structurante. Elle peut initier, construire, proposer, poser ses standards sans craindre de « dénaturer son énergie ».
Et surtout, elle peut reconnaître que les rôles fixes sont toujours des protections égotiques. Des stratégies pour ne pas se remettre en mouvement.
Non, l’énergie féminine n’impose pas l’attente. Non, l’énergie masculine ne justifie pas de tout porter. Ces polarités, telles qu’elles sont présentées aujourd’hui sur Instagram ou dans certains cercles, ne sont que des masques modernisés de nos blessures non digérées.
Et tant qu’on ne les nomme pas, on continue de jouer des rôles en croyant être alignés.
Le chemin spirituel authentique ne fige pas. Il intègre. Il ne dit pas : « Toi tu es féminine donc tu reçois. » Il dit : « Que choisis-tu de vivre, de prendre en main, de guérir ? » Et ça, ce n’est pas une polarité. C’est un acte de conscience.
Sources & références scientifiques
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